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Urban Bratsch |
par Bertrand Dicale |
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Bratsch en ville ? C’est la banlieue des trains fourbus de fatigue, le fourmillement humain de l’aube à Manhattan, le Berlin de Brecht et Weill mélangé au Londres du XVIIIe siècle de John Gay, le Paris du temps où les artisans travaillaient encore aux beaux jours sur les trottoirs du XIe arrondissement, une rue à Barcelone, un périphérique aux parfums bulgares, des colères politiques, des rêveries sociales… Au bout d’une quinzaine d’albums en studio, Bratsch s’aventure donc dans les mythologies urbaines. Une révolution ? Oui et non. Comme le fait remarquer le violoniste Bruno Girard, « la même chose peut s’observer un peu partout à l’Est de l’Europe : si la musique est rurale, c’est dans les villes qu’on lui donne des textes. Et même le fado et le tango sont des ambiances urbaines construites sur des musiques de la campagne. » Et les fidèles de Bratsch ne seront pas surpris de la manière dont le groupe reprend Scétate, une sérénade napolitaine. « Nous avons toujours fonctionné comme ça, note l’accordéoniste François Castiello : nous ne changeons rien au son des voix et des instruments même si changent le répertoire et ce que l’on exprime. » Et, cette fois-ci, « il y a eu l’envie d’aller dans un autre imaginaire ». Cela donne moins de musiques d’inspiration tsigane et quelques surprenantes chansons en français comme Dans le ciel de ma rue, belle rêverie sur des dentelles s’envolant dans la brise, composée et chantée par le guitariste Dan Gharibian sur un texte de Christophe Pagnon. « Cette chanson était écrite depuis au moins dix ans, explique Dan. Elle allait bien à ce disque, même s’il n’y a jamais eu de chanson telle que celle-ci chez Bratsch. » Pour le texte de RER C, le clarinettiste Nano Peylet a regardé autour de lui et vu, dans son train de banlieue, « ces contrôles parfois musclés de pauvres voyageurs à la dérive »… Et ce n’est pas le seul regard engagé porté sur le monde Une fois de plus, donc, Bratsch se renouvelle, Bratsch s’aventure, Bratsch se réinvente. Et toujours avec la même passion, avec la même sereine gravité souriante. « De toute façon, nous n’aurions jamais dû nous rencontrer », dit Dan. Il était videur dans une boîte à strip-tease dans laquelle a débarqué Bruno, qui était alors musicien des rues. C’était il y a quarante ans. Et le groupe avait tenu vingt-six ans sans changement de personnel… jusqu’à Urban Bratsch. Car le contrebassiste Pierre Jacquet a passé le relais à Théo Girard, qui n’a pas eu à trop potasser pour apprendre l’imposant répertoire de scène : « J’ai juste entendu au moins deux cents fois à la maison chacune des chansons », dit-il. Car il est le fils de Bruno Girard et a grandi dans la musique de Bratsch. La musique de Bratsch a aussi grandi. Elle a toujours souhaité être une musique de nomades – et l’a toujours réussi. Le temps est loin maintenant où l’on croyait que le groupe était tsigane. « Mais au commencement, il n’y avait guère de musiciens tsiganes que dans les cabarets. Nous étions presque les seuls à jouer cette musique sur scène. Et même en Europe de l’Est, ils croyaient que nous étions des tsiganes français », rappelle Bruno. Et François fait remarquer que, « avec le recul, nous n’aurions pas été Bratsch si nous avions été seulement français. Mais nous ne l’aurions pas été non plus si nous n’avions pas été surtout français. » Cette idée est belle : il y a de l’Europe de l’Est, de l’Arménie ou de l’Italie du Sud chez chacun des Bratsch, mais la plupart des chansons sont écrites à Paris où ont lieu aussi beaucoup de leurs rencontres musicales – puisque là sont aussi les associations et les réseaux de musiciens venus d’ailleurs. Chacun a aussi ses aventures et ses fidélités hors du groupe, qui nourrissent et enrichissent Bratsch. Alors, régulièrement, chacun apporte un nouveau timbre, une nouvelle audace, un nouvel enracinement, comme François qui s’est souvenu de leçons montagnardes, dans son enfance, pour siffler la virtuose mélodie de Pharizm. Et Dan a apporté un air chanté en dioula, langue commune au nord de la Côte d’Ivoire et au sud du Burkina Faso – mais aussi à nos villes d’ici et maintenant. On sent donc toujours dans cette musique un vent veiné d’odeurs lointaines, des effluves de grand espace, des parfums de trains en partance. Mais, cette fois-ci, il y a partout le pavé et le bistrot, le boulevard et le petit hôtel, l’accent faubourien et les banlieues polyglottes, la gare immense et les souvenirs de mille ailleurs. Cela s’appelle la ville. Bratsch en explore l’imaginaire.
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